Me Yondo Black

Dans la perspective de la manifestation initiée par Maurice Kamto le 22 septembre, l’ancien bâtonnier de l’Ordre des avocats du Cameroun, Me Yondo Black, invite «nos frères et sœurs qui ont choisi le métier des armes» à se ranger aux cotés du peuple.

Voici l’intégralité du message de celui qu’on considère comme « père de la démocratie camerounaise » pour avoir durement bataillé au début des années 90-91.

A nos frères et sœurs qui ont choisi le métier des armes

Me YONDO BLACK*

(²) Chers frères et sœurs, Mes Compatriotes,

Vous avez choisi l’un des métiers les plus nobles et les plus dangereux au monde, parce que votre vie est sans cesse exposée pour protéger le pays, la nation, le territoire, les biens et surtout les populations. Et lorsqu’on évoque vos missions, on dit spontanément : HONNEUR ET FIDELITE ! Vous êtes l’honneur de tout un peuple auquel vous avez juré fidélité et loyauté, et pour rien au monde vous ne devez l’oublier : vous n’êtes inféodé à aucun homme, à aucun parti, à aucune quelconque idéologie. Vous ne devez nourrir aucun esprit partisan, vous n’appartenez à aucune région, vous ne devez prendre part à aucun débat qui divise la nation, d’où l’attribut qui vous sied à merveille : la grande muette ! Mais la grande muette ne saurait être assimilée à la grande sourde et encore moins à la grande aveugle.

  Et depuis quelque temps, la colère du peuple monte, l’entendez-vous ? La société se fragmente, le voyez-vous ? Le tribalisme est à son paroxysme, nos différences sont exacerbées, on n’est plus partout chez soi au Cameroun, le sentez-vous ? La pauvreté est devenue la chose la mieux partagée, le voyez-vous ? Il n’y a pas d’eau, pas d’électricité, le savez-vous ? Il n’y a plus ni train, ni avion, les déplacements interurbains sont un véritable cauchemar à cause de l’état de nos routes, l’avez-vous constaté ? Les hôpitaux, lorsqu’il y en a, sont de véritables mouroirs pour le petit peuple, tandis que nos grands se font soigner à l’étranger aux frais du contribuable, êtes-vous au courant ? A coups de milliards on a fourgué des jouets en guise d’ordinateurs à nos enfants, l’avez-vous appris ? 2000 milliards destinés à la construction des infrastructures pour la CAN ont atterri dans les poches de particuliers connus et on nous a servi un glissement, vous en êtes-vous rendu compte ?

   Un individu sorti de nulle part et se prévalant de relations au plus haut sommet de l’Etat nous a livré un spectacle affligeant en narguant tout un plénipotentiaire et le plus haut responsable de la police nationale, l’honneur et la dignité du pays tout entier que vous avez l’obligation de défendre n’ont-ils pas été entamés ? Cette liste ne saurait être exhaustive, mais la question est la même : vous sentez-vous toujours en phase avec les populations de ce pays qui souffrent et se battent au quotidien pour leur survie, ou vous laissez-vous enfermer dans un piège qui vous prive de vos yeux et de vos oreilles, pour faire de vous des hommes et des femmes à la solde du chef suprême des forces armées.

  Vous êtes de la grande muette, mais vous n’êtes pas moins des citoyens à part entière soumis à des obligations et disposant de droits. Jamais il ne sera question de vous faire passer pour des mercenaires. Et mieux que moi, vous savez ce que c’est qu’un chef. C’est bien celui qui dit : suivez-moi, et non sans cesse : allez-y, et se contente de vous engraisser pour pouvoir vous tenir en laisse. Vous avez montré votre courage et tout votre professionnalisme en mettant un terme au phénomène des coupeurs de route, de même avec opiniâtreté, vous démantelez les niches de résistance des combattants de Boko Haram à qui ce chef des armées a déclaré la guerre sans que jamais, je dis bien jamais, il n’ait endossé l’uniforme ou le moindre gilet pour se rapprocher du théâtre des opérations afin de galvaniser ses troupes. Et lorsque certains d’entre vous tombent au champ d’honneur, il ne se déplace pas pour apporter du réconfort aux familles de nos héros, ou pour leur rendre les derniers honneurs.

  Est-ce là l’idée précise que vous vous faites d’un chef ? J’en doute fort. Plus grave, lorsque la crise sociale du NOSO s’est transformée en crise sécuritaire, les politiques, dont votre chef, ont vite fait de vous jeter en première ligne avec ordre de tirer sur d’autres Camerounais, sans avoir cherché à vider la dimension qu’offre le dialogue. Et depuis ce temps on ne compte plus les morts, parmi les populations civiles, les sécessionnistes et même dans vos propres rangs. Que d’orphelins, sans compter que de nombreuses familles n’ont pas encore pu faire leur deuil : nos yeux débordent de larmes, nous sommes fatigués d’inhaler l’odeur fétide du sang, nous sommes à bout, nous n’en pouvons plus ! Avec la pandémie de la Covid-19, on a encore pu mesurer la boulimie de nos dirigeants qui ne se sont pas privés de détourner les fonds alloués à la riposte sanitaire, vous le savez sans aucun doute.

  Doit-on éternellement garder le silence sous prétexte qu’on veut préserver la paix dans un pays déjà si fragilisé et dans la tourmente ? Nous avons peine à croire que vous ne le savez pas ! « Mais rien de plus ambigu que le silence. Il ne laisse pas deviner ni son objet ni son motif » C'est pourquoi il me plaît de vous dire, Chers frères et sœurs en tenue qu'il n'y a pas de souhait plus largement partagé de nos jours que celui de vous voir rompre votre silence, non pas pour entendre le bruit des bottes, mais simplement pour vous entendre affectueusement nous dire : Nous sommes des vôtres, nous sommes avec vous. Mon objectif n’est nullement de vous inviter à mettre fin à la descente de plus en plus glissante vers laquelle s’oriente notre pays. Ce serait un mimétisme dangereux qui risquerait de vous faire passer pour un corps incapable par lui-même d’analyse.

   L’histoire, néanmoins, nous enseigne que prenant ses responsabilités comme un rempart contre le chaos, l’armée joue le rôle de dernier recours lorsque les situations apparaissent désespérées et, stoppant la descente vers l’enfer, elle ouvre la voie à une transition qui traditionnellement s’achève par des élections. Vous êtes- vous demandés si les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets ! Ce qui s’est passé ailleurs pourrait-il nécessairement se produire chez nous ? Qu’adviendra-t-il de nous, qui sommes habitués à nous terrer ? Attention, pas de mimétisme, Surtout pas ! Pas d’idéologies importées. Gardons-nous en. Sur le plan politique, nous sommes dans l’impasse, et une classe d’hommes a tout confisqué à son profit alors que la voix de votre chef ne se fait sentir désormais que par décret. Il y a là un danger auquel, je crois, la nation est exposée. Est-il normal qu’un homme élu à plus de 70% ne soit plus aperçu nulle part et soit totalement inaudible devant tant de dangers que court le pays ? La société est bloquée et il nous semble impératif d’intégrer que les Camerounais qui éprouvent le besoin fort et légitime de construire un nouveau contrat social se retrouvent autour d’une table pour engager une véritable palabre sur des questions qui gênent : le retour à la paix au NOSO, la forme de l’Etat et un système électoral consensuel, notamment. Vous êtes du peuple, vous connaissez les souffrances de votre peuple, vous avez le devoir de protéger ce peuple.

  La nation vous sera à jamais reconnaissante. C’est le cri du cœur d’un citoyen de base qui en appelle à la contribution de tous pour une paix des braves, pour le plus grand bien de notre patrie sans laquelle nous n’existons pas : le Cameroun ! « Une conscience qui fait autant de bruit qu’une arme à feu est D’une grande paix » Jacques NTEKA BOKOLO

*(²) Président du M.S.N.D Ancien Bâtonnier de l'ordre

Redigé par: 237 Actu

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